« L’art comme un chemin de retour vers soi » : le personnel et le numérique dans l’œuvre de Darya Prosuntsova

16 juin 2025
Peinture de chat de l’artiste Darya Prosuntsova

Bonjour à tous ! Bienvenue dans le numéro 28 de notre série #ourstudents — une série d’interviews dans lesquelles nos participants parlent d’eux-mêmes et de leur art.

Dans ce numéro, j’aimerais vous présenter l’artiste contemporaine Darya Prosuntsova. Darya nous a parlé de son parcours vers l’art, de sa recherche d’un langage visuel qui lui soit propre, et de la façon dont elle réunit vulnérabilité et ironie dans un même tableau.

Nous nous sommes rencontrées à Oktava, quand j’étais venue donner une conférence. En repensant à cette époque — à quoi ressemblait l’art pour vous alors, en 2022, et à quoi ressemble-t-il maintenant ? Qu’est-ce qui a changé ?

"L'art comme un chemin de retour vers soi" : le personnel et le numérique dans l'œuvre de Darya Prosuntsova
« 2022 Inversion »

J’ai découvert l’art contemporain bien avant 2022. En 2017, par exemple, j’ai passé tout mon anniversaire à l’Erarta à Saint-Pétersbourg. Et quand je vivais à Moscou, j’étais une habituée du Winzavod. Je connaissais donc l’histoire de l’art, et je comprenais qu’il existe une école classique, académique, et une approche contemporaine. Je voyais que dans l’art contemporain, l’idée vient en premier, et que pour la comprendre, il faut entrer dans le contexte. Mais c’était une compréhension superficielle. Je regardais l’art contemporain de l’extérieur, essayant de temps en temps de deviner le sens des œuvres qui me frappaient visuellement.

Maintenant, je suis beaucoup plus immergée — je regarde cela de l’intérieur. J’observe quels procédés utilisent les autres artistes, comment ils travaillent avec la perception, quel type d’expérience ils construisent pour le spectateur. J’entraîne mon œil tous les jours et je continue de découvrir de nouveaux noms sur la scène artistique russe et internationale. En ce moment, par exemple, j’écris ceci dans le train Lastochka, et aujourd’hui je prévois de visiter le GES-2 et Cosmoscow.


Comment êtes-vous venue à l’art contemporain ? Que faisiez-vous avant cela ?

Mon chemin vers l’art contemporain a été assez régulier. Cela a commencé dans l’enfance avec l’école d’art, puis j’ai obtenu un diplôme en design graphique. J’ai travaillé dans ce domaine les premières années, puis je suis passée au marketing. Après la naissance de mon fils, j’ai décidé de ne pas y retourner, et j’ai étudié l’illustration à la place. Cela me permettait de travailler à distance et de concilier travail et maternité. À un moment donné, j’ai réalisé que le monde numérique commençait à m’engloutir. Je voulais ressortir du virtuel et travailler avec un support physique. J’ai choisi la peinture à l’huile. J’ai appris à peindre avec Tanya Ivankova, au studio en ligne Radiopaint. Tanya est une professeure formidable, et son approche de la peinture n’a rien à voir avec ce qu’on m’avait enseigné auparavant. Ça a été une évidence absolue — je suis tombée amoureuse de l’huile et j’ai su que la vie sans elle ne serait plus jamais la même 🙂 J’ai donc commencé à chercher un moyen de peindre. Au début, je travaillais à la maison, mais avec un petit enfant, ce n’était pas une très bonne idée.

Après une longue recherche, j’ai enfin trouvé un atelier et j’ai commencé à travailler régulièrement. Et j’ai réalisé que simplement peindre des toiles ne suffisait pas. Je voulais aller plus loin dans le travail derrière l’idée et comprendre ce que je veux dire avec mon art et quoi en faire. La perspective de peindre pour le tiroir et de distribuer des tableaux à mes amis et à ma famille pour leurs anniversaires ne me plaisait pas. C’est comme ça que je me suis retrouvée sur votre formation. Et c’était la meilleure décision que j’aie pu prendre !


Parlez-nous de votre art : sur quels thèmes travaillez-vous ? Comment les développez-vous ?

"L'art comme un chemin de retour vers soi" : le personnel et le numérique dans l'œuvre de Darya Prosuntsova
« A Time to Gather Stones »

Le fil conducteur de mon art est de donner du sens à ce qu’est la réalité et à la façon dont les gens la perçoivent aujourd’hui, à travers le prisme de l’expérience personnelle et collective. J’ai conscience de ma dépendance à l’environnement numérique ; j’accepte cette partie de ma vie, mais je continue de chercher un équilibre, en reconvertissant mes souvenirs et mes temps forts dans le monde réel à travers un médium aussi archaïque que la peinture à l’huile.

L’idée que notre perception de la réalité est toujours subjective, toujours dépendante de celui ou celle qui perçoit, m’effraie et me fascine à la fois. Une réalité dans laquelle le numérique et le matériel ne sont plus séparables, et dans laquelle nous consommons l’information de plus en plus vite.

Un monde où c’est EVERYTHING EVERYWHERE ALL AT ONCE. Comment tout absorber tout en restant saine d’esprit, en bonne santé mentale et physique ? Jusqu’où puis-je changer ma propre perception si je ne peux pas changer la réalité elle-même — et sans m’échapper dans le fantasme ?

Travailler sur la plasticité de la perception est devenu ma porte de sortie et ma réponse à ces questions. Depuis l’enfance, j’ai capté les décalages et les bugs dans la réalité ordinaire, et ils m’ont appris à ne pas voir le monde sous un seul angle correct et à garder un peu d’ironie sur tout. Ayant accepté que la réalité se décline en de multiples formats, j’essaie de refléter cela dans mon travail.

Je travaille avec mes archives photo personnelles, en prenant des scènes du quotidien et en leur donnant une lecture différente. En déconstruisant la forme, en déformant la couleur et en ajoutant des artefacts numériques, je modèle une réalité qui m’est propre. Ces procédés rendent plus difficile une lecture univoque de ce qui se passe sur la toile, ce qui ouvre un espace pour les propres interprétations du spectateur.


Parlez-nous d’une œuvre en particulier — quelque chose qui donnerait aux gens un aperçu de votre art.

"L'art comme un chemin de retour vers soi" : le personnel et le numérique dans l'œuvre de Darya Prosuntsova
« Doomscrolling »

Je pense que « Doomscrolling » est l’œuvre la plus représentative en ce moment. L’image et le titre parlent d’eux-mêmes. Ce tableau représente à quel point je suis fatiguée de l’environnement numérique.

C’est le genre de dépendance où l’on passe des heures sur des actualités et d’autres contenus qui ne font que nous faire sentir plus mal. La numérisation de nos vies m’inquiète. Ted Gioia, qui a beaucoup écrit d’essais, a récemment montré dans ses recherches que nous étions passés de l’ère du divertissement à l’ère de la distraction. La distraction dévore le divertissement tout cru. Le secteur de l’économie culturelle qui croît le plus vite est la distraction. Appelez ça défiler, glisser, tuer le temps, comme vous voulez. Ce n’est ni de l’art ni du divertissement — c’est juste une activité continue. Chaque stimulus dure quelques secondes puis doit être répété. C’est une industrie énorme, et elle sera bientôt plus grande que l’art et le divertissement réunis. Ce n’est pas juste une tendance passagère de 2024. Cela pourrait durer éternellement, car cela repose sur la chimie du corps plutôt que sur la mode ou le goût. Nos cerveaux récompensent ces courtes bouffées de distraction. La dopamine est libérée, cela nous fait du bien, et nous voulons à nouveau ce stimulus. C’est une boucle de dépendance, et les cartels médiatiques nous la poussent délibérément. C’est notre futur dystopique. Moins le 1984 d’Orwell que le Meilleur des mondes de Huxley.


Y a-t-il une œuvre parmi vos travaux que vous appelleriez un manifeste ?

"L'art comme un chemin de retour vers soi" : le personnel et le numérique dans l'œuvre de Darya Prosuntsova
« Failed Attempt »

Je ne pense pas avoir d’œuvre manifeste. Je suis une jeune artiste, et mon langage visuel et ma méthode sont encore en train de se former. Chaque nouvelle œuvre a des moments qui fonctionnent, et ce sont ces fragments qui assemblent le puzzle de mon style.


Quelle a été la partie la plus difficile du parcours jusqu’à présent ? Quelles sont selon vous les principales difficultés que rencontre un artiste débutant ?

La partie difficile a été de comprendre qui je suis en tant qu’artiste, ce qui compte assez pour moi pour le dire à un spectateur. Personne ne nous posait ce genre de questions pendant ma formation académique, donc j’ai dû passer beaucoup de temps à fouiller en moi-même et à réfléchir. Ce n’est pas toujours un processus agréable. Je pense que chaque artiste débutant rencontre cela sous une forme ou une autre.


Qu’est-ce qui vous fait avancer sur ce chemin dans l’art ?

Ce qui me soutient, c’est d’avoir fait un choix et décidé de suivre cette voie. Comme on dit, il n’y a pas de retour en arrière 🙂 À quoi ressemblera le chemin, le temps nous le dira. Je crois que réussir en quoi que ce soit demande un intérêt sincère pour le processus, de la discipline et du travail acharné.

La seule personne qui peut me barrer la route, c’est moi-même. L’autosabotage est toujours une option, bien sûr, mais je suis plutôt impitoyable avec moi-même (dans le bon sens).


Qu’est-ce qui vous inspire ?

"L'art comme un chemin de retour vers soi" : le personnel et le numérique dans l'œuvre de Darya Prosuntsova

Des choses très simples, du quotidien : une belle lumière, une ombre singulière, un reflet intéressant. La nature, la musique, marcher seule. Comme tout le monde. Il y a une autre source d’inspiration importante et inépuisable — mon fils. J’adore créer avec lui et observer avec quel brio il trouve des formes, expérimente avec les matériaux, mélange les couleurs. Il y a plus de ses œuvres accrochées dans notre appartement que des miennes. Et j’ai beaucoup à apprendre de lui.


Qualifieriez-vous votre travail de métamoderniste ? Si oui, pourquoi ?

Oui, parce que je suis moi-même un produit du métamodernisme, et mon travail est un prolongement de la façon dont je vois et reflète la réalité dans laquelle nous vivons tous. J’y équilibre l’ironie et une vulnérabilité qui frôle parfois la naïveté, entre beauté et laideur, amour et dégoût. C’est une oscillation constante, existant à deux pôles diamétralement opposés à la fois.


Qu’est-ce qui compte pour vous dans l’art — dans le vôtre, et dans l’art en général ?

L’authenticité, l’honnêteté, la profondeur, la précision.


Notre programme vous a-t-il été utile ? Si oui, comment ?

De toutes les manières possibles 🙂 Avant la formation, je me sentais comme un chaton aveugle. Je n’avais aucune idée de ce qu’était réellement le monde de l’art ni des mouvements qui existaient en son sein. Ni de la façon dont la stratégie commerciale d’un artiste diffère d’une stratégie institutionnelle. La liste est longue.

Le programme m’a donné une compréhension complète du fonctionnement du monde de l’art contemporain, ainsi que des compétences pratiques — de la préparation des documents d’artiste au développement d’un projet d’exposition. Il a révélé toutes sortes de subtilités et de détails à garder à l’esprit. Mais le plus important, c’est que le programme a changé ma façon de voir. Mon regard profane sur l’art a été remplacé par quelque chose de bien plus profond.

Et en vérité, cette impulsion à aller plus profond, à se poser des questions et à consulter sa boussole intérieure, est une méta-compétence — utile et applicable bien au-delà de l’art. Tout le programme est construit pour que nous l’acquérions chemin faisant. Maria trouve mille et une façons de nous l’enseigner. Sa question — « Et comment cela résonne-t-il en vous ? » — pousse à se construire des appuis intérieurs et à devenir sa propre autorité. À mon avis, c’est la meilleure chose qu’un artiste puisse en retirer.

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